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Supervision d’équipe : œil d’Horus ou oreille d’éléphant ? - EN GUISE DE CONCLUSION : LA SUPERVISION ENTRE AIRE, ERRE et AIR

EN GUISE DE CONCLUSION : LA SUPERVISION ENTRE AIRE, ERRE & AIR

Je suis parti avec l’idée que la supervision était un système autopoïétique. Le superviseur est alors un intervenant extérieur qui exerce une fonction maïeutique. Il s’agit en effet pour lui de faire émerger le sujet social dans toutes ses articulations et dans toutes ses effervescences. « Le sujet social, nous dit Jacqueline BARUS-MICHEL, est individuel ou collectif (il prétend au «je» ou au «nous »), considéré isolément (individu) ou dans un lien solidaire (groupe, unité collective), énonciateur d’un projet parmi et avec les autres - projet identitaire, (expression, réalisation, reconnaissance) et projet de transformation de la réalité (coopération, production, profit). Ce à quoi tend le sujet social : sens (soi), reconnaissance (les autres), efficience (la chose), jouissance. Engagé dans les relations plurielles, tâchant d’y prendre parole, pouvoir et plaisir, il y achoppe aussi constamment, c’est pourquoi on peut parler là aussi de souffrance (souffrance au travail, souffrance sociale comme l’exclusion). Sujet en tension, en risque d’une autre forme d’aliénation que celle de la folie : l’asservissement, le sujet social est aussi en demande de sens. Ce qui nous introduit à la dimension clinique(1999). » Dans ces moments où les praticiens viennent déposer une parole, j’ai perçu des espaces d’élaboration et de verbalisation. La production de sens s’insére à chaque occasion dans une tranversalité qui donne corps aux productions d’équipe.

En parlant de « La généalogie institutionnelle et les écueils du travail d'historisation : entre filicide et parricide », Gaillard Georges (2001) fait état de ces achoppements que l’on peut rencontrer dans le travail de supervision. La vignette n°2 en est une des illustrations. Nous avons d’un côté une équipe composée de personnes qui sont nourries d’une historicité institutionnelle et de l’autre ceux qui militent pour la mutation initiée la loi de rénovation dite la loi de 2-2002. Il fallait éviter l’écueil d’un travail axé sur l’analyse des organisations qui porterait sur la dynamique institutionnelle où comme le précise encore G. Gaillard « le pouvoir est captif, la temporalité entravée, les identifications mises à mal, et les visées meurtrières agies » et poursuit-il « C’est donc du côté de la capacité d’un groupe de professionnels à conserver ou à retrouver de la pensée qu’il conviendrait de poursuivre la réflexion ». Il s’agit en effet de préserver les professionnels de la fascination de l’archaïque et revenir à la mission première qui est de soigner et d’accompagner les usagers.
Dans la vignette n°1, ce n’est pas tout d’avoir repéré les manifestations de l’Acting out, le risque de collusion avec l’équipe serait de renforcer la critique à l’égard du superviseur précédant. Si je mets l’accent sur le déchiffrage en commun des situations observées, le choix incombe au professionnel qui expose, mais son implication n’est pas neutre.

La troisième vignette témoigne d’un travail d’instrumentation. Comment aider les professionnels à s’ancrer dans la praxis ? Cette question nous conduit à concevoir en coproduction des outils non pas comme technicien mais comme praticien qui s’appuie sur son expérience. La supervision est un instrument de réflexivité qui permet au professionnel de se familiariser avec ses compétences professionnelles, les reconnaître sous leurs diverses déclinaisons, percevoir leurs ressources et mesurer les limites des actions qu’il mène. J’ai parfois été tenté de travailler sur les taxonomies. C’est le risque de passer plus le temps à la formation et moins de temps à une réflexion approfondie sur le vécu professionnel.

La vignette n°4 aborde la clinique éducative sans la nommer. La proximité avec l’équipe peut annihiler le nécessaire travail de distanciation. La fonction de tiers peut battre de l’aile. Le superviseur ou le régulateur qui est là pour porter un regard sur l’ensemble des logiques institutionnelles, leurs articulations, et orienter les réflexions sur le fonctionnement de l’institution, peut être pris au piège d’un regard complaisant.

Pour la vignette n°5, il ne faut pas que j’accrédite l’idée que l’homme agissant peut se passer de penser. Si ici nous sommes davantage dans une pensée de type opératoire, pensée caractérisée par un discours factuel et rationnel, on peut facilement mettre de côté la mobilisation des affects. La supervision est là aussi pour aider les professionnels à regarder leur pratique, pour l’analyser en osant mettre en lumière des aspects d’eux-mêmes sous un jour singulier. Il s’agit d’aider le professionnel à s’approprier son propre fonctionnement comme outil de référence professionnel.

On va, en somme, comprendre que la supervision est une aire intermédiaire au sens winnicottien. C’est dire que c’est un espace-temps où le sujet peut découvrir qu’il a cessé d’être son propre metteur en scène. Il est mis en scène par le jeu des affects qui lui échappe. En offrant un espace où vient se mettre en scène un vécu, parfois même, en deçà du langage et même du représentable, où se joue l’émergence de soi et de l’autre, la supervision est une erre : errance, utopie. Autrement dit, si l’historisation des observations cliniques est une tentative de créer un modèle cohérent et explicatif des actions des professionnels, l’uchronie qui y est associée consiste à élaborer un scénario complexe dans un univers complet, où les valeurs et les comportements sont inventés ou extrapolés à partir d’une analyse historiquement plausible de la date de divergence et de ses conséquences. Si la supervision fait parler, c’est qu’elle crée la juste distance qui permet de prendre de l’air.

BIBLIOGRAPHIE

Bernard Charlot, « Nouveaux publics, nouveaux rapports au savoir : nouvelles fonctions de l'université », Les Actes du Colloque de la Sorbonne ACOP-F, Paris, 1997.
Fred Poché, Sujet, parole et exclusion: une philosophie du sujet parlant, L’Harmattan, Paris, 1996
Georges Gaillard, Restaurer de la professionnalité. Analyse de la pratique et intersubjectivité. Revue de Psychothérapie psychanalytique de groupe, 50, 33-46. 2008
Georges Gaillard, La généalogie institutionnelle et les écueils du travail d’historisation : entre filicide et parricide, ères Connexions, 2001
Georges Gaillard, Alain-Noël Henry, Oguz Omay, Penser à partir de la pratique, ères, 2011
Henri Desroche, Entreprendre d'apprendre : d'une autobiographie raisonnée aux projets d'une recherche-action, Les éditions Ouvrières, Paris, 1990.
Patrick Boumard, Les savants de l'intérieur, Armand Colin, Paris, 1991.
René Barbier, L'approche transversale : l'écoute sensible en sciences humaines, Anthropos, Paris, 1997,
René Barbier, La recherche-action existentielle, Anthropos, Paris, 1997.

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Auteur

Georges NTSIBA

Titulaire d’un diplôme d’études supérieures spécialisées DESS en ingénierie et stratégie en formation d’adultes, d’un DEES, d’un DEA en sciences de l’éducation et d’un Doctorat, option psychologie de l’éducation, Membre de l’équipe d’Accueil PROFEOR ( UFR, Sciences de l’Education, Université de Lille3), formé à l’analyse transactionnelle, formation niveau 2ème cycle en psychologie.

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